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Dixième anniversaire du Forum Social Mondial ! Pour nourrir le Sénégal

Onze forums sous différentes formes, du polycentrique au tricontinental, dans un fief de la gauche sud-américaine ou la banlieue indienne de Mumbaï. Onze forums et dixième anniversaire donc. Et de nombreux enjeux. Un forum mondial en Afrique avec des spécificités, des constantes et des évolutions.

Le Forum se clôt et en faire son bilan semble difficile. Nous nous risquons à le c o n s i d é rer comme ni totalement réussi ni raté. Moins par prudence ou diplomatie que pour cause de complexité.

 

Dans la plaie ouverte de la mondialisation.

Le pari de réaliser ce forum à Dakar, la capitale sénégalaise, était déjà, en soi, une gageure. Choix risqué. Risqué en raison de la situation politique sénégalaise, de l’état de la gauche et des syndicats du pays. Risqué quant aux infrastructures d’accueil pour des dizaines de milliers de militants altermondialistes. Risqué, mais pertinent aussi, tant l’Afrique reste la partie du monde la plus brutalisée par la mondialisation ou, plutôt, celle où les ravages de la mondialisation ne se compensent que pour le nombre le plus dérisoire de personnes. Cette « Zone grise », pour reprendre la formule qu‘utilisait Philippe Zarifian dans ces colonnes, si éloignée des zones émergées ou émergentes de la globalisation (Europe, Amérique du Nord et BRIC1) et donc, légitimement au centre du mouvement altermondialiste. C’est d’ailleurs la troisième fois que le Forum vient en Afrique (Apres Bamako lors du forum polycentrique Caracas-Bamako- Karachi, puis Nairobi, au Kenya).

Bien entendu, les prix des hôtels sont montés en flèche, les taxis ont fait péter le score, avec des courses tarifées trois, quatre, dix fois leur montant habituel. Bien entendu, une multitude de problèmes techniques sont apparus. Mais ce ne furent pas là les problèmes les plus importants.

En premier lieux, négociations serrées et confrontations continues ont opposée le comité d’organisation sénégalais et le gouvernement. Ce dernier tentant, en jouant sur la menace, les bâtons dans les roues et les propositions d’aide intéressées, de prendre la main sur le forum2.À deux jours du forum, celui-ci était à deux doigts de la banqueroute et le nouveau Recteur, placé par le gouvernement Wade, refusait toujours au comité organisateur la moitié des salles de l’Université, pourtant promises quelques mois auparavant. S’en est suivie une désorganisation totale du forum, un chaos dans lequel ont disparu un nombre considérable de réunions : salles vides, intervenants sans lieux de réunion, militants errants de couloirs en couloirs, traducteurs sans sujets à traduire, salles sans traduction, programme officiel imprimé au jour le jour, voire par demi-journée, et diffusé à la volée au hasard du forum ... Or, le déroulé du Forum est conçu sous une forme pyramidale depuis le FSM de Belém : les premières journées sont destinées à l’organisation du plus d’ateliers possibles, exprimant diversité, pluralisme et horizontalité du mouvement, puis le Forum organise des réunions de co n v e r g e n c e s t h é m a t i q u e s jusqu’à aboutir à une Assemblée des assemblées, présentant un f o i s o n n e m e n t d’initiatives et de propositions, fruits de la fusion de tous ces débats, instantané du mouvement des mouvements.

Du maelstrom dakarois est sortie une incontestable créativité, mais ce désordre l’a rendue inapréhendable et impossible à synthétiser. Que dire aussi de militants ayant mis argent et énergie pour organiser une réunion importante pour eux et qui, comme tant d’autres, aura fini par passer par perte et profit ?!

L’autre handicap manifeste est directement lié à l’état de la gauche sénégalaise3.Les problèmes des partis de gauche sénégalais ne sont nullement contrebalancés par des dynamiques plus fortes des organisations de gauche d’autres pays africains voisins, présents au Forum. Tous ces pays semblent avoir en commun un clivage radical entre mouvements sociaux, en particulier organisations de base ou communautaires, et élus politiques, prédations, clientélisme et manipulation caractérisent les rapports entre ces deux pôles. De fait, ce forum aura été le moins «politique» des forums mondiaux, même si la radicalité fut présente. C’est peut-être paradoxalement celui où les drapeaux rouges furent les moins visibles mais le mot «Révolution» le plus prononcé.

Malgré ces multiples difficultés, qu’on ne peut attribuer qu’au gouvernement (la presse progressiste sénégalaise s’interrogeait sur l’obstination du comité organisateur à rester coûte que coûte dans l’université et sur la si faible mobilisation des organisations étudiantes), la multiplicité des stands de la société civile africaine et en particulier d’associations de femmes et paysannes sénégalaises prouvait qu’un vrai travail de mobilisation avait eu lieu. Mais si les associations des régions sénégalaises et des quartiers de Dakar étaient largement présentes dans l’enceinte du FSM, le forum lui, a peiné (si ce n’est échoué) à rayonner hors des murs de l’université. Des militants Dakarois évoquaient, quant à eux, une absence de tradition de mobilisation populaire lors de rencontres nationales, ou internationales. Nombre de Sénégalais, malgré les campagnes d’affichage importantes les invitant à participer, auraient considéré le Forum comme un lieu réservé à un milieu restreint de militants et experts.

 

Malgré ce bémol, il faut souligner la présence réelle de l’Afrique de l’ouest francophone (Ivoiriens, Maliens, Béninois, Guinéens, Congolais, Togolais, Burkinabés Nigériens ... ) mais aussi, dans une moindre mesure, de l’Afrique non francophone (Guinée Bissau, Cameroun, Cap Vert, Gambie, Afrique du sud, Angola, Kenya ...) Evènement d’autant plus remarquable que lors des deux précédents forums en Afrique, la division linguistique entre les ex-colonies anglaises et françaises s’était concrétisée. Autre fait notoire, la très importante délégation du maghrebh4 (en majorité des Marocains5, mais aussi des Algériens, Tunisiens, Mauritaniens,

Egyptiens et même Libyens) alors que Ben Ali avait juste été chassé du pouvoir et que Moubarak chancelait (alimentant les travées du FSM d’annonces continues sur la situation égyptienne jusqu’au départ de Moubarak le dernier jour du Forum, et une euphorie partagée par tous les participants.)

Grosse délégation européenne aussi. Les Français étaient très présents, mais aussi des Espagnols, Belges, Allemands, Italiens, Autrichiens...) Les anglo-saxons étaient, à l’image de toutes leurs participations après le FSE de Londres) très faiblement représentés.

La délégation d’Amérique du sud était peu nombreuse (il est vrai que pour aller de l’Amérique latine au Sénégal il faut souvent passer par Paris ou Lisbonne). Présence de Caraïbes (Haïtiens et Cubains) de Brésiliens, de Boliviens et de Vénézuéliens.

Peu de monde venant d’Asie : des militants Japonais, Coréens et Indiens en petites délégations

Côté français, on retrouvait le panel des ONG impliquées dans les solidarités Nord-Sud. CGT, CFDT, FSU et Solidaires avaient envoyé des délégations, avaient des stands et organisaient plusieurs débats. Solidaires était la délégation la plus importante (A comparer à la faiblesse des délégations syndicales, en dehors des françaises et belges).

Côté organisations politiques, (toujours non autorisées à apparaître en tant que telles dans le

Forum), on retrouvait des responsables nationaux du PCF, participant aux ateliers initiés par la GUE et Transform), une délégation de personnalités du PS accompagnant Martine Aubry, plus à côté du Forum avec les autorités locales sénégalaises, que dans le cadre du FSM), des militants d’EELV et une délégation des Alternatifs. Côté NPA, organisation de tradition internationaliste, la délégation était pour le moins ténue. Besancenot était passé une seule journée avant de participer à un meeting d’organisations de gauche sénégalaises hors du forum.

 

De quoi qu’on cause ?

S’il est encore plus difficile que lors d’autres forums d’avoir une vue générale des réunions (vu le nombre de ratés), on peut tout de même se risquer à évoquer des dominantes :

- L’actualité tunisienne et égyptienne évidemment. Bien entendu, le télescopage avec les évènements du Maghreb a été très fort, mais le poids de l’Altermondialisme maghrébin est aussi lié à l’importance qu’a pris, ces dernières années, le Forum Social Maghrébin dans la construction d’alternatives en Afrique du Nord. Plusieurs intervenants égyptiens et tunisiens ont évoqué le rôle important du mouvement altermondialiste dans cette actualité. Mais outre l’enthousiasme général à sentir l’histoire nous mordre la nuque avec tant de délectation, la présence massive de militants maghrébins (malgré les soucis que représentait la composition de la délégation marocaine) représentait aussi une très positive jonction Afrique Noire-Maghreb qui n’allait pas de soi).

- La Palestine, avec une large promotion de la flottille pour Gaza, était, elle aussi très présente. Irak et Afghanistan, s’ils ont été évoqués, ne représentaient par contre plus un thème dominant du Forum.

Les tensions entre délégations marocaines et sahraouies ont également donné un fort éclairage à la question des colonies marocaines au Sahara.

- Autre dominante : les questions liées aux droits des femmes. Contrairement à un imaginaire pétri de présupposés racistes, les questions féministes ne sont manifestement pas l’apanage des pays riches.

- Souveraineté alimentaire, réappropriation des terres et agricultures traditionnelles ont été particulièrement mises en avant. Il s’agit sans doute du réseau issu du mouvement altermondialiste le plus structuré.

- Importante place donnée aussi aux initiatives de participation populaire. On parle ici des réalisations de « la société civile ».Frappant de voir, par exemple, le travail de fourmis réalisé sur le Budget participatif dans de nombreux pays africains (entre autres Sénégal, Mauritanie, Mali, Congo, Cameroun, Cap-Vert, Madagascar ...). Hélas, les questions des entreprises récupérées et de l’autogestion étaient, quant à elles, presque absentes du FSM).

- Plus prévisible, la question de la dette (la dette, mais la dette de qui ?) est bien sûr revenue tout au long du FSM.

- De même le (néo) colonialisme (public et privé) a largement été abordé. Ainsi des débats sur les modes de luttes «ici et là-bas» contre des multinationales du Nord agissant dans le Sud. Par contre, le colonialisme chinois semble avoir été bel et bien oublié.

- Bien entendu, organisé à Dakar, le Forum ne pouvait que donner à la question des sans-papiers, en particulier sénégalais et maliens en France, une place importante 6.

-Des réseaux altermondialistes thématiques déjà constitués ont continué leur travail à Dakar. Ainsi de la Campagne Climat avant la réunion internationale de Durban. Idem des Réseaux sur l’éducation, après le Forum social des alternatives sur l’éducation en Palestine, ou la question de l’eau, avant la rencontre internationale de Marseille. Présence aussi de nombreuses militantes de la Marche Mondiale des Femmes.

Malgré carences et embûches, le forum aura réuni un nombre important de participants (60 000 personnes à la marche d’ouverture. Officiellement 70 000 participantEs aux débats), avec une présence massive des Africains, une volonté de dialogue et de travail commun, et, contexte politique oblige, un certain optimisme.

 

Patricia Cavallera, Mathieu Colloghan, Henri Mermé et Richard Neuville

(Membres de la délégation des Alternatifs à Dakar)

 

Voir également l'album photos sur ce blog : http://alternatifs0726.over-blog.com/album-1823495.html

 

1. Brésil, Russie, Inde, Chine.

2. Cf.p.19 3.Cf.p.P4 4.Cf.p.16.

5. Cf.p15 et 17 6.Cf. p1.1

* tout comme la question de la Crise, peu présente.

Tag(s) : #Altermondialisme

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